Cependant, au moment où le corps fut placé dans le corbillard, deux voitures
armoriées, mais vides, celle du comte de Restaud et celle du baron de Nucingen,
se présentèrent et suivirent le convoi jusqu’au Père-Lachaise. A six heures, le corps
du père Goriot fut descendu dans sa fosse, autour de laquelle étaient les gens de
ses filles, qui disparurent avec le clergé aussitôt que fut dite la courte prière due
au bonhomme pour l’argent de l’étudiant. Quand les deux fossoyeurs eurent jeté
quelques pelletées de terre sur la bière pour la cacher, ils se relevèrent, et l’un
d’eux, s’adressant à Rastignac, lui demanda leur pourboire. Eugène fouilla dans sa
poche et n’y trouva rien, il fut forcé d’emprunter vingt sous à Christophe. Ce fait, si
léger en lui-même, détermina chez Rastignac un accès d’horrible tristesse. Le jour
tombait, un humide crépuscule agaçait les nerfs, il regarda la tombe et y ensevelit
sa dernière larme de jeune homme, cette larme arrachée par les saintes émotions
d’un coeur pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent
jusque dans les cieux. Il se croisa les bras, contempla les nuages, et, le voyant ainsi,
Christophe le quitta.
Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière et vit Paris tortueusement
couché le long des deux rives de la Seine où commençaient à briller
les lumières. Ses yeux s’attachèrent presque avidement entre la colonne de la place
Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beaumonde dans lequel il avait
voulu pénétrer. Il lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par
avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses : "A nous deux maintenant !"
Et pour premier acte du défi qu’il portait à la Société,
Rastignac alla dîner chez madame de Nucingen.
Saché, septembre 1834